responsable : X. Gutherz

Premières sociétés de production dans la Corne de l’Afrique

À la suite de premiers travaux dirigés par Roger Joussaume dans les années 1980 sur le site d’Asa Koma près du lac Abhé en République de Djibouti, une équipe interdisciplinaire a été constituée en 2001 pour mettre en œuvre un programme intitulé : Premières Sociétés de Production dans la Corne de l’Afrique. Dirigé de 2001 à 2014 par Xavier Gutherz (UMR 5140 ASM) et depuis 2014 par Jessie Cauliez (UMR 5608 TRACES, Toulouse) ce programme, accrédité et financé par le MAEDI s’investit dans les problématiques suivantes :

 

  • saisir les formes de l’évolution des premières sociétés de production dans la Corne de l’Afrique 
  • décrire la transformation des identités culturelles au cours de ce processus de néolithisation 

  • comprendre les paramètres intervenants dans ce processus (phénomène de colonisation, 
diffusion d’éléments au sein d’un tissu chasseurs-cueilleurs ou dynamisme interne au sein de ce 
tissu) 

  • mesurer la vitesse de diffusion de l’économie de production dans la Corne de l’Afrique 
  • documenter l’anthropisation des milieux dans une région où l’occupation du territoire et la 
diffusion de l’élevage sont fortement contraints par la présence de reliefs et les alternances de phases arides et humides. 


Pour ce faire, des travaux ont été menés par l’équipe en Éthiopie sur le site de Moche Borago, au Somaliland entre Hargeisa et Berbera et en République de Djibouti dans le bassin du Gobaad. Il en résulte le panorama suivant. 
Dans la Corne de l’Afrique, il semble que le pastoralisme, mis en évidence à partir du IVe millénaire BC, soit le premier signe fort de la néolithisation. L’agriculture ne pourrait apparaître que très tardivement, au milieu du Ier millénaire BC. Jusqu’à cette date, l’introduction et la diffusion de l’élevage, ainsi que l’usage de la poterie se seraient opérés selon des modalités variables en fonction des milieux environnementaux et des contextes culturels. A l’échelle de l’Afrique du Nord-Est, un décalage chronologique important existe entre les premières manifestations du pastoralisme dans la vallée du Nil ou les plaines du Soudan et les plus anciens témoins dans la Corne de l’Afrique. Ce décalage est sans doute lié à plusieurs facteurs parmi lesquels la difficulté de pénétration des reliefs éthiopiens, la présence des maladies parasitaires du bétail et une forte inertie culturelle (Gutherz 2013, p. 73). Sur les origines de l’élevage, les travaux de J. Lesur (UMR 7209 du Museum National d’Histoire Naturelle) indiquent que l’on peut vraisemblablement occulter l’idée d’une domestication régionale ; le premier bétail domestique a fait son apparition beaucoup plus tôt dans la vallée du Nil, au Sud de l’Égypte et dans la région de Khartoum, au Soudan (entre le VIIe et le Ve millénaires). De ces pôles se serait répandue la pratique de l’élevage vers le Sud (Gutherz, 2013).

Ces dernières années, l’équipe a centré ses recherches sur le bassin du Gobaad, entre Dikhil et le Lac Abhé en République de Djibouti. Prospections, sondages, fouilles de sites d’habitat, de monuments funéraires et étude de l’art de rupestre ont servi une analyse exhaustive du peuplement holocène. Plusieurs rapports et publications font le bilan de ces travaux qui ont également fait l’objet de communications dans des congrès et colloques internationaux. Le site d’Asa Koma fouillé entre 1986 et 1996 a été le premier à permettre d’éclairer le processus de néolithisation. Il vient de faire l’objet de la rédaction d’un ouvrage monographique interdisciplinaire impliquant 15 auteurs qui sera publié fin 2016 par les Presses Universitaires de la Méditerranée

Parmi les nombreuses sépultures étudiées dans ce bassin lacustre, on retiendra principalement le tumulus à plate forme circulaire et à double couronne d’Antakari 3 fouillé sous la direction de S. Hérouin (anthropologue au Service Archéologique de la ville de Chartres et chercheur associé à Pacea). Ce monument en pierres sèches a fait l’objet de campagnes de fouille en 2007, 2008, 2009, 2011. Après une interruption liée à l’indisponibilité temporaire du responsable de l’opération, les travaux ont repris en janvier 2016. Ce monument funéraire est le plus imposant de la Corne de l’Afrique pour ce modèle architectural. Deux datations isotopiques sur bioapatite (fraction minérale de l’os) obtenues récemment le situent dans la première moitié du IIIe millénaire cal BC. D’après le style des décors céramiques que livre ce monument, on peut aussi le situer en phase avec les occupations néolithiques de la région (pour rappel 2800-2000 cal BC. La fouille de la périphérie immédiate du tumulus a révélé la présence d’une trentaine de sépultures individuelles installées dans des fosses creusées dans le sable ou dans des creux naturels du substrat rocheux. Plusieurs d’entre elles sont signalées à la surface du sol par un amas de blocs de basalte constituant un dispositif de condamnation. Les sujets inhumés sont le plus souvent porteurs de parures faites de petits gastéropodes marins percés, de valves découpées ou de perles discoïdales confectionnées à partir de fragments de coquilles d’œuf d’autruche. Il s’agit de colliers, de bracelets, d’anneaux de cheville ou de plastrons portés sur la poitrine. La dernière campagne a permis d’explorer le niveau sépulcral enfoui sous le pavage de la plate-forme centrale et a révélé la présence de plusieurs sujets inhumés parmi lesquels des enfants, absents de la zone périphérique. Un relevé photogrammétrique de l’ensemble a été réalisé.

Les travaux conduits dans le massif du Dakka, horst basaltique situé au nord du bassin du Gobaad, ont pour but de documenter de façon exhaustive la phase récente de l’art rupestre de la Corne de l’Afrique, représentée ici par d’importants sites à gravures qui occupent des abrupts de faille sur plusieurs kilomètres de long. L’iconographie de ces ensembles signe une appartenance à une phase postérieure à celle qui est étudiée dans le bassin. En effet, y sont figurés principalement des bovins à bosse et des dromadaires ainsi, que des personnages armés de lances et boucliers. Les bovins à bosse (Bos indicus), d’origine asiatique, n’ont pas été introduits dans la Corne de l’Afrique avant le milieu du 1er millénaire avant notre ère. Les dromadaires, signant la nécessité d‘utiliser des animaux adaptés au milieux arides, ont été eux-mêmes introduits autour du changement d’ère.

Programme RIRHA - Maroc (Responsable Claire-Anne De Chazelles)

Le gisement de Rirha, dans la vallée de l’oued Beht, offre l’opportunité à une équipe franco-marocaine d’étudier une agglomération implantée à l’écart des grands courants d’échanges méditerranéens et qui évolue entre le Ve s. av. J.-C. et la fin de l’Antiquité. Le programme quadriennal de recherche en cours, co-dirigé par Claire-Anne de Chazelles (ASM) et Mohamed Kbiti Alaoui (Insap), est soutenu financièrement par le Ministère des affaires étrangères et européennes français (MAEDI), la Casa de Velázquez, le Labex ARCHIMEDE (Cnrs-Umr 5140, Montpellier) et par l’Institut national des sciences de l’antiquité et du patrimoine à Rabat (Insap, Maroc). L’équipe compte une quinzaine de chercheurs et ingénieurs, enseignants-chercheurs, conservateurs du patrimoine et quelques étudiants marocains. Le Ministère de la culture du Maroc est propriétaire du site de Rirha, classé depuis 2001.

Les problématiques de recherche portent sur l’habitat, les modes de construction notamment à base de terre crue, l’impact de la romanisation sur l’architecture, les pratiques agricoles et l’alimentation. Pour la période maurétanienne, l’accent est mis actuellement sur un ensemble bâti du Ier s. av. J.-C. et sur la définition des faciès mobiliers, à travers la production de céramiques, la nature et le volume des importations, autant d’aspects encore mal connus dans cette zone du Maroc. Par ailleurs, l’étude d’une domus de l’époque romaine équipée d’une huilerie est en cours d’achèvement.

De 2013 à 2016, les recherches de terrain ont porté d’une part sur un quartier maurétanien du Ier s. av. J.-C. et, d’autre part, sur une grande domus comprenant une partie domestique et une huilerie.

Légendes des figures
1 : Vue aérienne de Rirha et localisation (C.-A. de Chazelles)
2 : Bâtiments en briques crue, Ier s. av. J.-C. (J.-C. Roux)
3 : Vaisselle de cuisine en céramique modelée, Ier s. av. J.-C. (C.-A. de Chazelles)